Le retour de nombreux Juifs en Palestine au XXe siècle peut-il être vu comme un signe des temps ?

Mis à jour : sept. 6

Les chrétiens devraient-ils soutenir le projet de rétablissement des juifs en Israël?



INTRODUCTION

Le nom d’Israël désigne à la fois le fils d’Isaac, sa descendance, un peuple, un royaume, une république moderne, un être collectif, une personne morale, l’âme juive, tremblante, obstinée, douloureuse, invincible, qui fut le premier interlocuteur de Dieu sur cette terre, il y a quatre mille ans, et qui, depuis ne trouve personne à qui parler. C’est à elle que l’on s’adresse ici, avec une humble audace, non sans craindre de la blesser, et en invoquant, pour l’adoucir, le souvenir commun d’un temps de suprême désolation, sans foi, sans loi, sans visage, où par milliers des enfants nourris de poussière, ont eu le feu pour berceau et le ciel pour linceul.[1]


Israël dont la définition est devenue multiforme fut au siècle dernier intimement associé à la douleur et au drame. Même les écrivains les plus subtils comme André Frossar s’excusent par avance de porter quelques propos à son égard, de peur d’offenser ceux qui ont vécu, ou hérité le souvenir meurtri du crime de la shoah qui frappa les juifs d’Europe au temps du nazisme. Le retour de nombreux juifs en Palestine depuis la fondation de l’État d’Israël en 1948 au sortir de la seconde guerre mondiale est considéré par de nombreux croyants, juifs et chrétiens, comme un espoir de libération et d’indépendance pour le peuple juif et un signe de la fin des temps. Ce projet de reconstruction d’un « Foyer national juif en Palestine » où les « aspirations sionistes » mentionnées dans la déclaration de Balfour en 1917 se réalisent enfin, n’est pas seulement d’enjeux politiques. L’Espérance juive contient une dimension religieuse qui s’inscrit dans une histoire bien plus longue[2] et où l’attente messianique n’est pas marginale. Nombreux, parmi les rabbins notamment, ont vu dans la récente déclaration du président Américain Donald Trump reconnaissant Jérusalem comme capitale d’Israël le signe inaugurant « l’ère du « Machiah Ben David »[3]. Cette effervescence eschatologique, soutenue par une frange des évangéliques américains ne manque pas d’interroger. Les prophéties de la Bible concernant le retour des juifs dans leur pays s’appliquent-elles aux évènements du siècle dernier ? Qu’est-ce qu’un signe des temps ? Est-il juste d’attendre des signes particuliers ? C’est théologiquement et prioritairement théologiquement que nous chercherons à répondre à ces questions, pour pouvoir regarder l’actualité non par le prisme de l’immédiateté mais par celui du discernement que donne une lecture attentive de l’Écriture et plus particulièrement des enseignements de Jésus lui-même.

Prolégomènes : Verus Israël et théologie de la substitution

En guise de prolégomènes nous souhaitons aborder la question controversée du Verus Israël et l’impact de cette perspective sur notre compréhension de la destinée du « peuple juif ».

Comme le dit Sylvain ROMEROVSKI :

La question de la place d’Israël dans le plan de Dieu fait partie des sujets controversés parmi les évangéliques. Les dispensationalistes, d’un côté, soutiennent qu’il y a deux peuples de Dieu, Israël et l’Église, qui ont chacun leur destinée propre. D’autres, au contraire, considèrent qu’Israël en tant que nation ou peuple, n’a plus de rôle spécifique à jouer dans l’histoire du salut. Et l’on rencontre des positions intermédiaires entre ces deux points de vue.[4]

Le premier docteur chrétien à qui l’on prête la paternité de la théologie qualifiée aujourd’hui de « théologie de la substitution » est Justin de Naplouse (100-165) qui déclare par exemple dans son dialogue avec Triphon :

Car la race israélite véritable, spirituelle, celle de Juda, de Jacob, d'Isaac et d'Abraham qui, dans l'incirconcision, a reçu de Dieu témoignage pour sa foi, qui a été béni et appelé́ le père de peuples nombreux, c'est nous, nous que ce Christ crucifié a conduits vers Dieu, comme nous le démontrerons, à mesure que s'avancera la discussion.[5]

En disant « c’est nous », Justin de Naplouse semble dire que cela n’est plus vrai des juifs. Il parle des « israélites véritables », d’où est tirée l’expression verus israël. Le point de vue de Justin se fonde sur de nombreux textes bibliques qui suggèrent l’existence d’un Israël « spirituel » distinct de l’Israël « naturel ». (Ga 6.16 ; Ph 3.3 ; Rm 2.28-29 ; Rm 9 ; 1 P 2 : 9-10 ; Mt 21.43). Remarquons que les termes « spirituel » et « naturel » ne se trouvent pas eux même dans les textes de la bible à ce sujet et que l’expression verus israël non plus. « Le premier à utiliser telle quelle notre expression fut Origène (mort vers 253), qui a peut-être lu saint Justin. »[6] nous dit Jean STERN. Il existe en revanche dans la bible l’expression « l’Israël selon la chair » (1 Co 10.18) chez Paul qui renvoie à l’Israël national, issu des patriarches « selon la chair » (Voir la traduction de la bible du Semeur) et qui n’équivaut pas « l’Israël de Dieu » de Ga 6.16 qui semble inclure les païens devenus chrétiens.

Des travaux récents tentent de déconstruire la légitimité exégétique de la théologie de la substitution. Simon Claude Mimouni dont les travaux sont d’une grande qualité déclare par exemple :

 La paternité de cette conception est généralement attribuée à Paul, sur la base d’une lecture « orientée » de Ga 6 :16, dans laquelle l’apôtre Paul parle de l’Israël de Dieu. (…) La connotation de substitution, qui n’apparaît pas dans le texte de Paul, est manifeste chez les Pères et dans la tradition chrétienne. Dès les premiers siècles de notre ère et par la suite, la certitude qu’a toujours eue la chrétienté d’être l’héritière de la vocation initialement confiée aux juifs, la conduite à lire l’Ancien Testament comme préfigurant exclusivement le Christ et l’Église (conçue comme le nouveau peuple de Dieu). Cet a priori a comme inhibé la perception chrétienne des perspectives eschatologiques que recèle les Écritures saintes et le rôle messianique du peuple juif qui y est prophétisé.

La question demeure, y a-t-il eu substitution d’Israël par l’église annulant pour le peuple juif toutes promesses en dehors de leur participation à la foi chrétienne ? Est-ce un abus de parler d’une substitution ? Quelle est la perspective biblique à ce sujet ? De la réponse à ces questions va dépendre l’interprétation que nous pouvons avoir sur le retour des juifs en Israël. En effet, si les prophéties de l’Ancien Testament (AT) concernant le retour des juifs dans leur patrie sont encore en attente de réalisation, si elles ne se limitent pas à une réalisation spirituelle dans et au travers l’Église, alors les évènements historiques actuels sont très certainement un signe des temps. Dans le cas contraire, il n’en est rien. Mais peut être que la vérité se situe à un endroit entre ces deux points et nous pensons qu’il y a bien réalisation des prophéties de l’AT au sujet d’Israël dans l’Église sans pour autant devoir parler d’une substitution.

Nouvel Israël : substitution, dispensation et accomplissement

Le terme de « substitution » est en lui-même perçu par certains comme agressif suggérant une annihilation du peuple juif. Il n’est pas non plus présent dans la bible et véhicule une idée qui semble aller au-delà du texte biblique. Il nous semble qu’il devrait être abandonné au profit d’expressions mieux ajustées. Il n’est pas étonnant non plus de constater qu’une telle perspective ait été remise en cause avec une grande force, jusqu’à l’extrême, dans les décennies qui ont suivi la seconde guerre mondiale pendant laquelle l’annihilation du peuple juif a revêtu un caractère dramatiquement concret.

Le rapport entre l’Église et Israël, entre le christianisme et le judaïsme s’est considérablement transformé comme le note Donald COBB[7] :

Alors que l’Église médiévale se laissait aller à parler du « peuple déicide » et que la chrétienté occidentale a, suivant les époques, obligé les Juifs à se constituer en ghettos ou, pire, les atrocités de la Shoah et l’établissement de l’État israélien dans les années 40 du XXe siècle ont conduit à une réévaluation en profondeur des rapports entre Israël et l’Église. Depuis une quarantaine d’années notamment, il s’est opéré un revirement de perspectives que l’on peut qualifier de spectaculaire, comme en témoigne, par exemple, l’important document issu de la communion ecclésiale de Leuenberg, rassemblant un grand nombre d’Eglises protestantes historiques d’Europe.

Nous pouvons lire dans cette déclaration :

Israël est le point de référence constitutif et inchangé, en aucun cas dépassé, de la révélation de Dieu en Jésus de Nazareth qui est le Christ. Par la foi, nous savons que, dans l’histoire de Dieu avec sa création, depuis le commencement jusqu’à la fin des temps, le peuple d’Israël conserve sa place permanente[8]

Les catholiques gardent encore aujourd’hui intacte l’affirmation du « Verus Israël » tout en rejetant l’affirmation de « peuple déicide » et l’idée de « substitution » à l’égard du peuple juif. Ces avancées nous semblent justifiées non pas prioritairement en lien avec le drame de la shoah mais en lien avec les données bibliques. Toutefois c’est bien le drame en question et les leçons qui en ont été tirées par l’église catholique romaine qui a poussé à réviser le langage séculairement admis. De nombreux protestants, rejettent, parfois au risque de la caricature, en tout et en partie la position ancienne soutenue par les pères de l’Eglise. D’autre part, pour de nombreux juifs, l’idée que la foi juive s’accomplisse en Christ est perçue comme un danger pour la pérennité du peuple d’Israël. L’échange entre Véronique Lévy sœur de Bernard Henri Lévy interviewée par Jean-Pierre Elkabbach dans l’émission bibliothèque Médicis sur la chaîne Public Sénat 15 avril 2015 en est un exemple probant qui mérite attention :

-Pourquoi vous n’êtes pas restée juive ?

-Je suis restée juive en devenant catholique, catholique d’ailleurs veut dire universel. Je suis chrétienne, un chrétien est un Juif accompli.

-Vous dites je suis devenu catholique parce que je suis juive, mais est ce que l’avenir d’un Juif c’est de se convertir au Christ, est ce que ça ne sonnerait pas comme la fin du peuple de Moïse ?

-Non. Pour moi c’est un accomplissement absolu, je le dis souvent un chrétien est un juif accompli.

-Mais il vaut mieux pour les Juifs que leur destinée ne soit pas de se fondre dans des conditions qui les fassent disparaître pire que d’autres ont essayé de le faire.(…)Dieu peut vous faire le signe de revenir vers nous ?

-Non il me fera le signe d’aller plus loin, « avance en eau profonde » a dit Jésus.

L’échange est d’une grande intimité et d’une rare tonalité convictionnelle, du côté de l’interviewer comme de l’interviewée, pour un entretien sur une chaîne détenue par un organisme public. Ce que révèle cet entretien c’est le refus de la disparition du côté juif et une affirmation de « continuité transcendée » côté chrétien. Comment devrions nous voir cette continuité et quel serait son impact sur notre interprétation eschatologique ?

La question du lien entre Israël et l’église est difficile à traiter, Henri Blocher l’exprime de la façon suivante :

Le rapport entre Israël et l’église est un présupposé qu’il faut aborder avant d’entrer dans le vif du sujet. Certains disent suscitant de très fortes réactions contraires, qu’Israël a été remplacé par l’Église. L’Église, disent-ils, nouvel Israël, remplace Israël comme peuple de Dieu. La formulation de la thèse est ambiguë et les deux positions simplistes qui viennent d’être formulées posent des problèmes. Quand on dit Qu’Israël est remplacé par l’église on établit une disjonction comme s’il y avait d’un côté Israël et de l’autre l’église, et que l’on pouvait considérer ses deux grandeurs séparément et donc envisager le remplacement de l’une par l’autre.[9]

Il est indéniable que les versets de la bible cités plus haut enseignent clairement que les croyants en Jésus-Christ sont le véritable peuple de Dieu. En dehors de Christ il n’y a ni vraie circoncision ni vraie foi. En revanche, il n’est jamais question d’opposer Juifs et non-Juifs. La question se situe plutôt sur l’axe « disciples de Jésus » et « opposants aux Christ », car « il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme ; car tous vous êtes un en Jésus-Christ. » (Galates 3 :28) Juifs et non-Juifs deviennent ensemble « l’Israël de Dieu » (Galates 6.16) par la foi au messie car l’alliance est scellée en lui. La théologie de la substitution telle qu’avancée par de nombreux pères de l’Église avait pour biais de ne pas s’articuler suffisamment avec la théologie du « reste » présente dans l’AT et à effacer la continuité. Les versets sont nombreux. Mi 2.12; 4.6s; 5.7; 7:18; Es 65:1-16; 66; Ez 34:17-22. De plus il faut tenir compte du fait que « dans le langage hérité de l'antiquité chrétienne, fusion de la Bible hébraïque et du platonisme, les mots Verus, Veritas évoquaient spontanément, en nombre de cas, tout autre chose que la simple " vérité" de notre langue courante, observe le cardinal Henri de Lubac: "une plénitude, une perfection d'être, un accomplissement spirituel ... ".[10] Il n’est pas question de nier l’existence juive mais de proclamer que le véritable Israël est, sous la nouvelle alliance, celui qui s’accomplit par la foi au messie. En ce sens seulement, le Verus Israël, dépouillé des abus caricaturaux du passéreprésente le peuple des pagano-chrétiens et des judéo-chrétiens réunis dans la foi commune au Seigneur et Sauveur Jésus Christ. En revanche l’idée que l’église pagano-chrétienne, au travers l’institution catholique romaine puisse remplacer Israël n’est pas défendable théologiquement, puisqu’elle suggère une distinction stricte entre deux peuples qui n’apparaît pas dans la bible. Même lorsque Jésus explique aux principaux sacrificateurs et aux pharisiens : « C'est pourquoi, je vous le dis, le royaume de Dieu vous sera enlevé, et sera donné à une nation qui en rendra les fruits. », il ne faut pas perdre de vue que c’est aux apôtres, juifs, c’est-à-dire à des hommes de la même ascendance ethnique que revient ce transfert. « Une autre nation » ne veut pas dire une nation non juive, mais une nation spirituelle. C’est à ses disciples Juifs que Jésus dit « Ne crains point, petit troupeau ; car votre Père a trouvé bon de vous donner le royaume. » (Luc 12.32) et c’est « des Juifs » que vient le salut aussi. (Jean 4.22).

L’Église dans le Nouveau Testament est "en Israël", elle part d’Israël ; elle est constituée, en tout premier lieu, d’Israélites qui accueillent le Messie, qui reconnaissent en Jésus, celui que les prophètes avaient annoncé et qui constituent une communauté d’Israëlites. Les non-Juifs qui s’y joignent sont rajoutés à un noyau qui est Israël même. Ils deviennent, dans le langage de l’épître aux éphésiens, « concitoyens des saints .[11]

Aucune permutation n’est donc possible car l’Église n’est pas un autre peuple qu’Israël mais le nouvel Israël composé du « reste fidèle » parmi les israélites, dont parlent les prophètes, et de tous les disciples de Christ parmi les nations. Les craintes de Jean Pierre Elkabbach semblent fondées sur une compréhension annihilante et donc faussée de la place d’Israël dans l’Évangile, craintes soutenues par les excès patristiques, crainte mise à vif par l’épreuve de la shoah et poussant naturellement l’Israël selon la chair au repli et/ou à l’affirmation conquérante. Toutefois théologiquement la proposition de l’Évangile correspond mieux à l’expression de Véronique Lévy : « le chrétien est un juif accompli » car il est demandé aux Juifs comme aux païens une circoncision du cœur : « la circoncision est celle du cœur, qui se fait selon l'Esprit et non selon la lettre » (Rm 2.29) dit Paul. Tel est le vrai marqueur d’appartenance. Le chapitre de Romains 4 montre bien comment Abraham est le père à la fois « des circoncis » et des « incirconcis » qui ont en partage une foi commune. C’est là notre interprétation de l’olivier de Romain 11 qui représente Israël et dont les branches retranchées sont les Israélites incrédules alors que les Israélites mettant leur foi en Jésus sont le « reste selon l’élection de la grâce » (Rm 11.5) preuve que Dieu n’a pas rejeté Israël (v.1). Les branches greffées sont les païens, qui par la foi ont été unis à Christ et qui sont désormais partie prenante d’Israël. (Voir Ep 2.11.1) Ce passage décrit aussi une espérance pour les branches retranchées qui peuvent être regreffées et un avertissement pour les branches greffées qui peuvent être retranchées.

Tu diras donc : Les branches ont été retranchées, afin que moi je fusse enté. Cela est vrai; elles ont été retranchées pour cause d'incrédulité, et toi, tu subsistes par la foi. Ne t'abandonne pas à l'orgueil, mais crains; car si Dieu n'a pas épargné les branches naturelles, il ne t'épargnera pas non plus. Considère donc la bonté et la sévérité de Dieu : sévérité envers ceux qui sont tombés, et bonté de Dieu envers toi, si tu demeures ferme dans cette bonté; autrement, tu seras aussi retranché. Eux de même, s'ils ne persistent pas dans l'incrédulité, ils seront entés; car Dieu est puissant pour les enter de nouveau. Si toi, tu as été coupé de l'olivier naturellement sauvage, et enté contrairement à ta nature sur l'olivier franc, à plus forte raison eux seront-ils entés selon leur nature sur leur propre olivier. (Rm11.24)

Le Salut reste et demeure « par la foi seule » et non par un quelconque mérite national ou « néo-national », point central de la théologie paulinienne, la foi étant l’unique moyen instrumental du salut comme l’ont bien fait remarquer les réformateurs.

D’un autre côté, il existe dans certaines perspectives dispensationalistes une lecture du lien entre Israël et l’Église particulière qui voit le temps de l’Église comme une parenthèse, comblant un échec de la prédication de Jésus aux Juifs. Cette vue permet à certains commentateurs de garder séparées la destinée d’Israël et celle de l’Église et a fortiori de redire avec force que les prophéties de l’AT décrivant le retour des Juifs en Israël devaient s’accomplir littéralement et non en référence à l’Église. Cette position prête le flanc à la critique et trouve surtout des points d’appui en dehors du texte biblique. La shoah suivie de la réalité historique du retour des Juifs en Palestine ainsi que la permanence d’un judaïsme rabbinique aux traditions prolifiques, prouveraient cette destinée particulière du peuple juif. Ni substitution ni accomplissement n’aurait eu lieu puisque l’Église n’était pas l’objet des promesses qu’elle s’accapare. Stanley J. Grenz dit à ce propos:

Ce qui était nouveau dans le premier dispensationalisme, ce n’était pas la division de l’histoire en périodes, mais le strict littéralisme dans l’interprétation des prophéties qui a relégué les prédictions de Daniel et de l’Apocalypse dans l’avenir et demandait la réintroduction d’Israël plutôt que de l’Église, comme sujet principal de la prophétie biblique.[12]

Selon cette interprétation, de nombreux évangéliques estiment que le peuple juif possédant sa propre destinée, une destinée nationale, accomplira la réalisation complète et littérale des prophéties de l’AT au sujet d’Israël.

Pour notre part nous pensons qu’en large partie cette perspective est en trompe l’œil et qu’elle s’échafaude sur une théologie faisant un bond de l’AT à la réalité historique moderne sans prendre en compte les données du Nouveau Testament. Elle a le même défaut que la théologie de la substitution, elle en est le négatif puisqu’elle nie le lien intrinsèque entre l’Église et Israël. La théologie de la substitution marginalise Israël sur Terre, et le dispensationalismemarginalise l’Église dans les cieux.

Les dispensationalistes croient qu’à travers les siècles, Dieu poursuit deux dessins distincts, l’un en rapport avec la terre, avec un peuple terrestre (les juifs) et des objectifs terrestres ; alors que l’autre est en rapport avec le ciel et un peuple céleste et des objectifs célestes : le christianisme.[13]

A ce titre Ed P. Sanders souligne l’exclusivité juive de la prédication de Jésus. En effet Jésus a déclaré « Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël. » (Mt 15.24), sa prédication n’était donc pas tournée vers une église mais vers les Juifs que les douze apôtres représentaient. Il se donnait pour mission de transmettre son message dans les grands centres urbains d’Israël et non au-delà.[14] Notre conviction est que ni la théorie de la substitution, ni le dispensationalisme ne rendent honneur au texte biblique. Il faut aussi faire remarquer, pour répondre à Ed P. Sander, les deux temps du ministère divin de rédemption sous nouvelle alliance résumés par l’expression « les juifs premièrement puis les grecs » chez Paul  (Rm 1.16 ; Rm 2.9 ;1 Cor 1.24) et qui trouve son point de pivot dans la mort de Jésus comme lui-même l’exprime en Jean 12.32-33 « Et moi, quand j'aurai été élevé de la terre, j'attirerai tous les hommes à moi. En parlant ainsi, il indiquait de quelle mort il devait mourir. » Le texte de Marc 7 avec l’expression « Laisse d'abord les enfants se rassasier », qui est le pendant du passage de Mt 15.24 est trop souvent négligé. En effet s’il y a un « d’abord », il y a un nécessairement « ensuite ». Continuité et discontinuité. Jésus avait bien en vue une perspective allant au-delà de l’Israël selon la chair et ses annonces prophétiques, sous les atours d’une prédication faites aux juifs, visent un peuple nouveau. Nous plaidons donc pour une théologie de l’accomplissement en Christ, nouvel Adam et chef d’alliance pour le salut d’une nouvelle humanité. Dans cette perspective nous estimons que l’immense majorité des prophéties sur le retour d’Israël dans son pays ont été accomplies en Christ et en son Église.

Pour illustrer notre point de vue, il semble nécessaire de montrer clairement que le Nouveau Testament (NT)soutient l’idée d’un accomplissement des prophéties en Christ et son Église.

LE PREUVES BIBLIQUE DE LA THÉOLOGIE DE L’ACCOMPLISSEMENT

Les prophéties de l’AT au sujet du rétablissement d’Israël concernent quatre thèmes majeurs. Le peuple, la terre, Jérusalem et le temple. C’est en regardant comment ces prophéties s’appliquent dans les enseignements de Jésus et des apôtres que nous pourrons avec précision répondre à la question initiale.

Le peuple

Lorsque Jésus dit « Je vous le déclare : beaucoup viendront de l'Orient et de l'Occident et prendront place à table auprès d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, dans le royaume des cieux » (Matthieu 8.11), il le fait en référence au centenier romain non-Juif duquel il vient de dire « même en Israël je n’ai pas trouvé une aussi grande foi ». Autrement dit Jésus annonce que des non-Juifs seront comptés parmi les fils d’Abraham comme membres du peuple de Dieu ce que Paul confirme dans ses épîtres (Ga 3 ; Rm 4 ; Rm 9). Il faut certainement y voir aussi une volonté de Jésus d’affirmer que la foi en lui semblable à celle du centenier est le principe de cette incorporation des païens au peuple de Dieu. Pourtant cette prophétie de l’AT abordait originellement le thème du retour des Israélites dispersés (Ps 107.2-3, Es 43 5.7). Jésus de son autorité réinterprète les Écritures pour les appliquer dans le contexte de l’annonce faite aux nations. On découvre alors que la grande majorité des prophéties concernant Israël dans l’AT sont appliquées à l’Église, là même où l’on s’attendait à les voir appliquer à la nation d’Israël. Dans ce sens nous lisons en Esaïe 54.1 « Réjouis-toi, stérile, toi qui n'enfante plus ! Fais éclater ton allégresse et ta joie, toi qui n'a plus de douleurs ! Car les fils de la délaissée seront plus nombreux Que les fils de celle qui est mariée, dit l'Éternel. » Ce verset est repris par Paul qui fait correspondre les « nombreux Fils » aux pagano-chrétiens issus des nations et comptés comme « enfants de la promesse » (v.28). En Osée 10.1 « Israël était une vigne féconde, Qui rendait beaucoup de fruits ». Mais en Jean 15.1et 2 Jésus dit « Je suis le vrai cep, et mon Père est le vigneron. Tout sarment qui est en moi et qui ne porte pas de fruit, il le retranche ; et tout sarment qui porte du fruit, il l'émonde. » Ainsi la continuité d’Israël passe par le messie, qui représente lui-même Israël, qui est l’arbre sur lequel il faut être greffé pour porter du fruit selon la même logique que nous avons vu avec l’olivier de Romains 11. Le peuple de Dieu est le peuple de l’alliance. L’AT en parlait par avance en Jérémie 31.31 « Voici, les jours viennent, dit l'Éternel. Où je ferai avec la maison d'Israël et la maison de Juda Une alliance nouvelle » mais force est de constater que cette nouvelle alliance est opérante, « par le sang » de Jésus (Luc 22.20) et s’applique tant aux Juifs qu’aux païens qui ont cru (1 P 1.18, Jn 12.32-33, Hé 8.8,13). Nous pourrions multiplier les exemples montrant que les prophéties qui mentionnent Israël en tant que Peuple s’appliquent dans bien des endroits du NT non de manière nationale mais selon la définition de « l’Israël de Dieu » (Ga .6.16) que nous avons expliqué plus haut. La parabole des vignerons (Mt 21.33-46), la parabole des invités aux noces (Mt 22.1-10), la parabole des talents (Mt 25.14-30) concourent à redéfinir le peuple de Dieu selon les critères du royaume de Dieu, les petits, les exclus, ceux du dehors, mais aussi les serviteurs fidèles qui répondent à l’appel et produisent les fruits du royaume sont les vrais membres du peuple de Dieu. Le critère n’est pas ethnique mais spirituel. Ceci ne constitue en rien un rejet du peuple juif, comme Paul le rappelle en Romains 11.1 lorsqu’il rappelle la Parole de Jérémie 31.3 et 37 et le lie au thème du « reste » (Rm 11.5). Si, comme nous le voyons, Israël n’est pas compris au sens national dans le NT alors il semble qu’appliquer littéralement les prophéties concernant Israël dans le cadre de la nouvelle alliance en dehors de toute référence au peuple ayant reconnu Jésus comme messie soit une erreur d’interprétation. Quand Alfred Kuen[15] pose la question « est ce que Israël désigne toujours le peuple juif », il répond avec William J. GRIER :

L’interprétation littérale prétend que les prophéties faites à Israël ne peuvent s’appliquer qu’à l’Israël selon la chair. Cette affirmation est "en complet désaccord avec le Nouveau Testament lui-même : celui-ci, en effet, les applique sans exception à la postérité spirituelle d’Abraham. Il affirme avec force que le Juif n’est pas celui qui en a les dehors (Rm 2.28-29) que tous ceux qui descendent d’Israël ne sont pas Israël (Rm 9.6), que ceux qui sont à Christ son la postérité d’Abraham (Ga 3.29), que les païens ont été mis en Jésus Christ au bénéfice de la bénédiction d’Abraham (Ga 3.29), qu’il n’y a plus ni juifs ni grecs… (Ga 3.28) "[16]

Précisons maintenant comment s’appliquent les autres thèmes à savoir la terre, Jérusalem et le temple pour que cette première démonstration prenne chair. Nous suivions en ce sens la réflexion de Michel Sommer « Puisque l’existence de l’État d’Israël implique forcément une dimension territoriale, il faut se demander en particulier ce que le NT dit ou ne dit pas à ce sujet, concernant les trois marqueurs territoriaux de l’identité juive du premier siècle que sont la terre, Jérusalem et le temple. » [17]


La terre

Michel Sommer explique « à propos de la terre, les évangiles ne présentent jamais Jésus préoccupé par la question de l’indépendance politique de son pays, mais plutôt par la justice du Royaume de Dieu. » Il souligne que Jésus va dans le sens de l’universalisation et ceci est reflété par la prière de Matthieu 6 .10 « Que ton règne vienne sur la terre [et non en Israël] comme au ciel ». De même il note qu’« Abraham est dit héritier du monde et non de la terre d’Israël » (Rm 4.13) et que la bénédiction est d’être « en Christ » plutôt que « dans le pays ». Jusqu’à ce que le livre de l’Apocalypse recourt à l’image de la terre pour désigner le monde nouveau attendu : « un ciel nouveau et une terre nouvelle » (Ap 21.1). Mais que faire des paroles concernant le retour en Israël comme Ézéchiel en 36-37 ? Est-il question d’un droit perpétuel pour l’Israël selon la chair à posséder cette terre ? Doit-on considérer la recréation de l’État d’Israël en 1948 comme l’accomplissement des prophéties anciennes ? A la première question nous répondrons que le droit d’Israël à posséder une terre qui serait leur exclusivité était conditionné et à l’alliance mosaïque qui est rendu caduque par la nouvelle alliance et à la fidélité des Israélites aux clauses de cette alliance, ce que Jésus estime être un échec complet (Jean 7.19) et ce que relayent les apôtres à leur tour (Actes 7.53, rm 3.21,23). Cette déterritorialisation est un thème majeur de la prédication de Jésus (Jean 4.21-26). Comme le décrit Henri BLOCHER, l’expression « à toujours » des prophéties de l’AT doit être comprise selon le cadre des traités de suzeraineté du proche orient ancien et correspond à une période indéfinie que le Suzerain a droit d’achever lorsqu’il change de régime.[18] La nouvelle alliance révoque donc et le droit de possession, et les clauses mosaïques que cherchent à rétablir les juifs sionistes orthodoxes sur cette terre. Ce que le NT met en avant est bien plus l’attente de la « patrie céleste » Hébreux 11.16, aspiration véritable des héros de la foi de ce chapitre depuis les patriarches jusqu’au Christ. De plus la majorité des prophéties concernant le retour des Juifs sur cette terre peuvent sans hésiter être appliquées au retour de l’exil à l’époque d’Esdras et Néhémie. Prenons l’exemple de quatre paroles prophétiques souvent mentionnées pour les faire correspondre au phénomène moderne de l’alya à savoir Joël 2.22 ; Ez 11.17 ; Es 49.22 ; Es 61.4. Nous découvrons d’abord qu’elles sont toutes largement antérieures au retour de l’Exil à Babylone. Pour Joël 2.22 il semble que la promesse en question devait arriver avant la pentecôte puisque Joël 2.28 (ou 3.1) déclare « Après cela, je répandrai mon esprit sur toute chair ; Vos fils et vos filles prophétiseront, Vos vieillards auront des songes, Et vos jeunes gens des visions. » que le NT applique à la situation que vivent les apôtres en Actes 2.17. De plus la promesse qui parle du pays qui reverdit pourraient aussi bien s’appliquer littéralement à la période du second temple, ou allégoriquement à la terre recréée au renouvellement de toutes choses à la fin des temps. Rien dans les textes ne force à interpréter ces textes dans le cadre d’une destinée spéciale et distincte pour l’Israël national ni à l’appliquer aux évènements actuels. Pour Ez 11.17, le même critère s’applique. La mention « C'est pourquoi tu diras : Ainsi parle le Seigneur, l'Éternel : Je vous rassemblerai du milieu des peuples, Je vous recueillerai des pays où vous êtes dispersés, Et je vous donnerai la terre d'Israël. » peut s’appliquer au retour de l’exil et il ne faut pas oublier que les versets qui suivent déclarent « C'est là qu'ils iront, Et ils en ôteront toutes les idoles et toutes les abominations. Je leur donnerai un même cœur, Et je mettrai en vous un esprit nouveau ; J'ôterai de leur corps le cœur de pierre, Et je leur donnerai un cœur de chair (v.19). Cette parole est appliquée par l’apôtre Paul aux chrétiens de Corinthe en 2 Cor 3.3 et donc à l’Église dès ses débuts. Pour Es 49.22 « Ainsi a parlé le Seigneur, l’Éternel : Voici : Je lèverai ma main vers les nations, Je dresserai ma bannière vers les peuples ; Et ils ramèneront tes fils entre leurs bras, Ils porteront tes filles sur les épaules. », Paul applique le verset parallèle à celui-ci de Es 54.1 en Ga 4.27 de plus il semble correspondre à l’évangélisation que les pagano-chrétiens assument envers les juifs depuis le début du christianisme. Il ne semble pas logique de l’interpréter comme un retour littéral dans la terre d’Israël/Palestine moderne. Enfin Es 61.4 : « Ils rebâtiront sur d'anciennes ruines, Ils relèveront d'antiques décombres, Ils renouvelleront des villes ravagées, dévastées depuis longtemps » fait suite à la fameuse déclaration d’Esaïe 61.1 : « L'esprit du Seigneur, l'Éternel, est sur moi, Car l'Éternel m'a oint pour porter de bonnes nouvelles aux malheureux; » que Jésus s’applique à lui-même en Luc 4.18. Les ruines semblent encore une fois plus spirituelles que matérielles dans ce contexte, et Jésus est la pierre angulaire de l’édifice qu’il reconstruit, à savoir l’Église de Dieu. Pierre utilise cette même méthodologie qui consiste à appliquer ces prophéties de l’AT parlant de Sion à l’Église. Ainsi la mention : « Car il est dit dans l' Écriture : Voici, je mets en Sion une pierre angulaire, choisie, précieuse; Et celui qui croit en elle ne sera point confus. » (1 Pierre 2.6) issue d’Es 28.16 s’applique au Christ et à l’Église là où les littéralistes, s’ils étaient cohérents devraient l’appliquer à la pose de la première pierre du temple qu’ils projettent de construire sur l’esplanade des mosquées à Jérusalem. C’est de cette ville et de ce temple que nous allons parler maintenant.


Jérusalem et le temple

Commençons par quelques données du NT à propos de Jérusalem. Michel Sommer explique que :

Dans les évangiles, Jérusalem est présentée comme le lieu de la passion, de la mort et de la résurrection de Jésus (Lc 18.31). Ailleurs, Jésus annonce la chute et la destruction de Jérusalem (Lc 13.35-35 par ex.). Dans l’évangile de Jean, Jésus désacralise Jérusalem comme lieu de culte et spiritualise l’adoration du Père, possible en tout lieu (Jn 4.21-24). 

Ces éléments vont en tout inverse d’une resacralisation de la Jérusalem physique sous la nouvelle alliance. Comme Henri Blocher, Michel Sommer note l’importance de Luc 21.24 dans le traitement de la question. « Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations, jusqu’à ce que les temps des nations soient accomplis ». Devons-nous conclure de cette prophétie de Jésus qu’à la fin du temps des Nations, un Israël politique doivent forcément être recréé et être administré par des Juifs d’ascendance naturel ? Rien n’y oblige puisque cela n’est pas dit. C’est uniquement une suggestion, une intuition que certains dispensationalistes et autres littéralistes attribuent de l’extérieur au texte. La suite du passage poursuit sur des catastrophes cosmogoniques (25) et le retour de Jésus sous la figure du Fils de l’homme de Daniel 7(v.26). Il semble donc que la fin de ce temps des nations coïncident avec le retour de Jésus en gloire plutôt qu’avec une reconstruction de Jérusalem au sens littéral. C’est la tentation du dispensationalisme prémillénariste, qui ne se contente pas d’interpréter le millenium littéralement comme le font les prémillénaristes historiques, mais qui laisse entendre de manière étonnante le rétablissement des conditions de l’alliance mosaïque pour des Juifs nationaux au cœur d’un règne millénaire du Christ. S’il est vain de nier qu’historiquement l’État d’Israël ait à nouveau vu le jour en 1948, et si nous partageons l’idée que les israélites comme tout autre nation ont droit à une terre et à un état, doit on conclure que l’administration de l’actuel état d’Israël soit la volonté divine annoncée dans l’Écriture par les prophéties de l’AT touchants à ce thème ? Il nous semble que non et que ce serait faire peu de cas des données du NT. La focale du NT ne va jamais dans ce sens, et le thème du rétablissement de la Jérusalem terrestre ou du « retour d’Israël sur la terre ancestrale n’est pas un thème majeur dans le NT. »[19] Au contraire, lorsqu’il est question de Jérusalem, l’allégorie tient une place importante :

Dans les épîtres, Paul oppose la Jérusalem terrestre (associée à Hagar !) à la Jérusalem d’en haut (Ga 4.25-26), « notre mère ». Ailleurs, Paul décrit le salut d’Israël venant de Sion par Jésus et non pour Sion (à la différence de la prophétie d’És 59.20 qu’il cite dans Rm 11.26-27). L’épître aux Hébreux relativise la cité terrestre au profit de la cité céleste (Hé 1.22) et le livre de l’Apocalypse invite à mettre son espérance dans la Jérusalem qui descend du ciel (Ap 3.12 ; 21.2). Chez les apôtres, cette spiritualisation de Jérusalem désigne soit l’Église, soit l’espace où Dieu règne, soit une figure du monde nouveau.[20]

Ces données nous laissent perplexes quant aux affirmations qui visent à faire entendre que les prophéties bibliques concernant Jérusalem s’accomplissent depuis 1948 sous nos yeux. Paul le dit avec force : « car Agar, c'est le mont Sinaï en Arabie, et elle correspond à la Jérusalem actuelle, qui est dans la servitude avec ses enfants. Mais la Jérusalem d'en haut est libre, c'est notre mère » (Ga 25-26). Dans ce contexte il est bien plus urgent à notre sens d’appeler les juifs au salut et à se joindre à « notre mère céleste » qu’à les conforter dans leur attachement à leur « mère terrestre ». Sanctifier la Jérusalem terrestre c’est sacraliser ce que Paul estime soumis à la servitude et que lui-même a perdu pour « gagner Christ » (Ph 3.8) comme en témoigne son ministère auprès des païens. À notre sens les annonces du NT concernant Jérusalem parlent de tout autre chose. Pour ce qui est du temple, le NT est très explicite. Jésus en annonce la destruction (Mc 13.1-2), dit être le temple (Jn 2.19-22), et se positionne même comme étant plus important que le temple. (Mt 12.6). Dans les épîtres de Paul et de Pierre les croyants sont individuellement et collectivement le temple (1 Co 3.16-17, 1P 2.5 ; 4.17, 1Co 6.19-20). L’épître aux Hébreux parle du ciel comme étant le « véritable tabernacle » alors que « Christ (…) a traversé le tabernacle plus grand et plus parfait, qui n'est pas construit de main d'homme, c'est-à-dire, qui n'est pas de cette création ». L’idée de la reconstruction d’un tabernacle terrestre à partir de textes comme Ézéchiel 40 ne correspond ni à ces développements néotestamentaires, ni à la fin des ordonnances mosaïques mentionnées en Hébreux 9 et 10, ni à Éphésiens 2.22 « En lui vous êtes aussi édifiés pour être une habitation de Dieu en Esprit », ni à la fin des sacrifices rituels, ni à la ville temple de l’apocalypse, c’est-à-dire à la Jérusalem célestes qui descend du ciel (Ap 21.10) et qui représente l’Israël de Dieu qui transcende l’Israël selon la chair. Il semble plus aisé de rapprocher les annonces prophétiques du temple idéalisé dans la prophétie d’Ézéchiel 40 de l’Église, c’est-à-dire de la réunion des croyants juifs et non juifs (voir Ep 2) que d’un temple littéral rendu caduque depuis sa destruction, annoncée par Jésus, en l’an 70.

Conclusion

Au regard des éléments exprimés dans cette étude, nous pensons que le retour de nombreux Juifs en Palestine au XXe et XXIe siècle ne devrait pas être positivement vu comme un signe de la fin des temps. Il est indéniable que ces événementsont une portée symbolique forte et qu’ils se déroulent dans des conditions qui semblent à première vue remplir les conditions de réalisation de certaines prophéties de l’AT. Mais à y regarder de près, il nous semble que cette lecture fait l’impasse sur l’accomplissement néotestamentaire des prophéties de l’AT et qu’elle enjambe la prédication apostolique pour forcer l’interprétation des textes. Au risque d’être tranchant dans notre jugement, cette lecture nous apparaît plutôt comme la mise en pratique littérale de prophéties qui devaient être comprises autrement, et la confirmation d’un aveuglement qui perdure sous le regard patient de Dieu. La lecture littérale comporte à notre avis de nombreux risques pour la foi, la doctrine et l’éthique. Pour la foi, car de tout temps des lecteurs de la bible ont voulut faire concorder leur époque aux prophéties de la bible tout en ratant l’essentiel touchant au salut acquis en Jésus Christ « une fois pour toute ». Or, cette tendance a montré ses dangereuses limites et ses excès comme au temps de l’illuminisme du royaume de Munster par exemple. Il n’est pas question de nier la signification historique de ces évènements et il peut être mis au crédit de l’histoire d’avoir rendus manifestes les abus de langages de la théologie de la substitution.

Pour la doctrine, car c’est toute la méthodologie interprétative du NT que cette lecture met à mal pour proposer une lecture de la bible qui n’est plus christocentrique mais à double entrée. Autant la théologie de la substitution remplace indûment un peuple par un autre sans prêter garde au lien organique qui unit Juifs et non-Juifs dans l’Église, autant le dispensationalisme porte un coup fatal à la doctrine de l’unité du peuple de Dieu fort bien décrite dans la lettre de Paul aux Éphésiens.

Pour l’éthique, car affirmer que l’histoire du retour des Juifs en Israël avec ses violences, ses actes de terrorisme, ses morts, seraient la réalisation de la volonté de désir du Dieu de paix, permettrait d’excuser le pire et prendrait en défaut les principes de la Nouvelle Alliance qui font de l’obéissance passive de Christ à la croix le modèle de notre comportement. Rien dans le NT nous indique que la Jérusalem terrestre doive être l’objet de nos aspirations ou d’un quelconque engagement politique qui justifierait au nom de Dieu les drames actuels du conflit israélo-palestinien. Par le passé, les croisés aussi pensaient aussi être les seigneurs légitimes de cette terre. Or Dieu nous donne toute la terre comme possession selon la promesse faite à Abraham. Pourtant cette possession ne concerne pas l’économie présente mais celle à venir car nous sommes « étrangers et voyageurs sur la terre » (1 P 1.11). Dès lors, lorsque Paul déclare « ainsi donc, vous n'êtes plus des étrangers, ni des gens du dehors ; mais vous êtes concitoyens des saints, gens de la maison de Dieu » (Ep 2.19) il ne parle certainement pas d’un morceau de terre, d’une ville ou d’un édifice de pierres. Partout et sans distinction alors nous devons faire briller la justice du royaume des cieux.

Les auteurs du Nouveau Testament ont réinterprété les trois marqueurs territoriaux juifs en fonction de l’événement Jésus. La terre d’Israël, la ville physique de Jérusalem et son temple ne font nulle part l’objet d’un attachement et d’un espoir de libération ou de restauration théologiquement fondés. Au contraire, les apôtres ont procédé par relativisation, désacralisation, spiritualisation, « typologisation », « ecclésiologisation », « universalisation », « eschatologisation » des marqueurs territoriaux.[21]

De notre point de vue, le projet sioniste se construit en référence à « l’ombre des choses » (Col 2.17 ; Hb 8.5 ;10.1) déjà advenues « en Christ ». La réalité des promesses de Dieu n’est ni dans la terre « foulée par les nations », ni dans la « ville du grand roi », ni dans le temple « fait de main d’hommes », mais « en Christ » en qui toutes les promesses sont « oui et amen » (2 Cor 1.20), qui est le « reste » et le « germe » promis (Jr 23.5) auquel se greffent le peuple des rachetés. Nous espérons qu’au contact de « l’ombre des choses », le peuple Juif puisse découvrir la réalité. En dernier lieu, il ne peut être évacué l'idée que Dieu règne souverainement sur l'histoire pour le meilleur et pour le pire. Le retour de nombreux juifs en Israël est dans l'eschatologie juive concomitante avec une profonde repentance. Si ces évènements amènent les israélites à une telle repentance, elle pourrait avoir pour finalité pour une partie d'entre eux de se tourner vers Jésus comme messie.

[1] André FROSSARD, Écoute Israël, Fayard, 1994, p.9. [2] Pour s’en convaincre, le fameux texte de Chateaubriand est éloquent « Pénétrez dans la demeure de ce peuple, vous le trouverez dans une affreuse misère, faisant lire un livre mystérieux à des enfants qui, à leur tour, le feront lire à leurs enfants. Ce qu'il faisait il y a cinq mille ans, ce peuple le fait encore. Il a assisté dix-sept fois à la ruine de Jérusalem, et rien ne peut le décourager ; rien ne peut l'empêcher de tourner ses regards vers Sion. Quand on voit les Juifs dispersés sur la terre, selon la parole de Dieu, on est surpris sans doute mais pour être frappé d'un étonnement surnaturel, il faut les retrouver à Jérusalem ; il faut voir ces légitimes maîtres de la Judée esclaves et étrangers dans leur propre pays ; il faut les voir attendant, sous toutes les oppressions, un roi qui doit les délivrer. (…) Les Perses, les Grecs, les Romains ont disparu de la terre ; et un petit peuple, dont l'origine précéda celle de ces grands peuples, existe encore sans mélange dans les décombres de sa patrie.» (Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, 1806) [3] « A 16 h aujourd'hui, nous sommes entrés dans « Machiah ben David » -14 Mai 2018 »rav Haim Dynovisz. https://ravdynovisz.tv/aiovg_videos/a-16-h-aujoudhui-sommes-entres-machiah-ben-david-14-mai-2018/ vue le 3/05/2020 [4] Sylvain ROMEROVSKI, Israël dans le plan de Dieu, La revue réformée. https://larevuereformee.net/articlerr/n206/israel-dans-le-plan-de-dieuconsulté le [5] Justin de Napelouse , dialogue avec Triphon, PARIS, 1909, p. 55 [6] Jean STERN, Le "Verus Israel" et l'Israël du Magnificat, Marian Library Studies: Vol. 17, Article 11, p.122.  [7] Donald Cobb, « Romains 11 : Le mystère du salut pour Israël et les nations. » https://larevuereformee.net/articlerr/n271/romains-11-le-mystere-du-salut-pour-israel-et-les-nations. Consulté le 13 mai 2020. [8] Ibid. [9] Henri BLOCHER, L’espérance Chrétienne, Exselsis 2012, p 42 [10] Jean STERN, op cit., p.122. [11] Henri BLOCHER, op cit., 2012, p 42-34. [12] Stanley J. GRENS, The millenial Maze, Dvener Grove I.V.P. 1992, p.60. [13] Lewis S. CHAFER, La grâce, Philadelphia Sunday School Times Cy, 1936, p.107. [14] Ed P. SANDERS, Jesus and judaism, SCM, 1985. (tiré du cours, p 6 et 7) [15] Le labyrinthe du millénium, les doctrines de la fin des temps, Editions Emmaüs, 1997, p.86. [16] William J.GRIER, Le grand dénouement, Mulhouse, Grâce et Vérité, 1977, p.52. [17] Michel SOMMER ,https://point-theo.com/letat-disrael-accomplissement-propheties-de-lancien-testament/ consulté le 13 mai 2020. [18] Henri BLOCHER, op cit., p 50-51. [19] Henri BLOCHER, op cit., p 53 [20] Michel SOMMER ,https://point-theo.com/letat-disrael-accomplissement-propheties-de-lancien-testament/ consulté le 13 mai 2020. [21] Michel SOMMER ,https://point-theo.com/letat-disrael-accomplissement-propheties-de-lancien-testament/ consulté le 13 mai 2020.


445 vues